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De l’éviction au cohabitat : les leçons de la coopérative Le Trapèze

Retour sur la visite du complexe Haleco : concilier espaces communs, financement public et autogestion démocratique

De l’éviction au cohabitat : les leçons de la coopérative Le Trapèze

Le groupe de visite réuni devant la coopérative Le Trapèze dans la cour intérieure du projet Haleco.

« Transformer une rupture brutale en levier de résilience collective : c’est l’aventure humaine et urbaine derrière la Coopérative d’habitation Le Trapèze. »

Transformer une rupture brutale en levier de résilience collective : c’est l’aventure humaine et urbaine derrière la Coopérative d’habitation Le Trapèze. Née dans la foulée de l’expulsion de la Coop-sur-Généreux en juillet 2016 sur le Plateau Mont-Royal, la démarche a culminé près de dix ans plus tard avec l’emménagement des membres dans un complexe neuf au cœur du projet Haleco.

La visite des lieux était organisée par Lykka, représentée par Raphaël Gonçalves (membre de l’organisme Présâges et de Lykka). Nous y avons été accueillis par Patricia M. Gagné — présidente du conseil d’administration du Trapèze, secrétaire du conseil d’administration de Village Urbain et dernière des cofondatrices d’origine à habiter les lieux —, ainsi que par Sylvie Coulombe, secrétaire du conseil d’administration et représentante du comité de sélection de la coopérative.

Aux côtés d’autres figures fondatrices comme Pascal Huynh et Mathieu Rhéaume, ce groupe a porté le projet à bout de bras. Bien que ce parcours de 2016 à aujourd’hui n’ait pas encore fait l’objet d’une documentation systématique (un projet à venir, espérons-le !), les apprentissages tirés de ces six années de développement (2019–2025) offrent un éclairage précieux sur les rouages du logement communautaire et du cohabitat densifié.


1. Adapter le cohabitat aux programmes publics

À l’origine, le groupe souhaitait fonder un modèle de cohabitat axé sur de vastes espaces partagés. Cependant, les critères rigides du financement public — en particulier le programme AccèsLogis Québec de la Société d’habitation du Québec (SHQ) et de l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM) — ne reconnaissaient pas cette formule. Accompagné par le groupe de ressources techniques Bâtir son quartier, le projet a dû négocier des compromis :

  • Un îlot mixte et durable : Intégrée au projet Haleco — lauréat du concours international C40 Réinventer les Villes conçu avec le groupe Pomerleau, Cogir Immobilier et les firmes d’architecture ACDF et L’Œuf —, la coopérative de 4 étages côtoie 164 logements locatifs ainsi que des espaces commerciaux et maraîchers. Pour contrer la proximité immédiate d’axes routiers majeurs, le bâtiment intègre une fenestration performante à triple vitrage.
  • La réalité des espaces communs : Les grilles de subvention ne finançant que très peu les aires collectives, le groupe s’est battu pour préserver environ 15 % d’espaces communs (salle communautaire, salle de jeu, bibliothèque, terrasses et potager partagé). La cuisine collective n’a malheureusement pas pu être retenue dans le montage financier, et une buanderie commune a été aménagée en priorité pour compenser l’absence d’entrées laveuse-sécheuse dans les plus petites unités (studios et 3½).
  • Le défi des budgets d’exploitation : Les montages financiers publics n’allouent aucune marge de manœuvre pour rémunérer du personnel d’entretien ou de conciergerie. La coopérative doit assumer collectivement les déficiences de livraison et veiller à ses réserves pour éviter toute mise sous tutelle.

Aperçu des espaces partagés de la coopérative Le Trapèze à Haleco

Aperçu des espaces partagés de la coopérative Le Trapèze au sein d’Haleco : salle communautaire modulable, salle de jeux et de détente (baby-foot et ping-pong), terrasse sur le toit, salon vitré à triple vitrage et bacs potagers surélevés.


2. Mixité sociale et autonomie financière

L’accessibilité économique demeure au cœur de la mission du Trapèze :

  • Diversité typologique (40 logements) : 8 studios, 20 logements 3½, 8 logements 4½ et 4 logements 5½, abritant une communauté intergénérationnelle comptant près d’une dizaine d’enfants.
  • Soutien au loyer : La convention d’exploitation exige une proportion de suppléments au loyer (PSL) située entre 50 % et 80 %, avec une cible fixée à 60 % des ménages. Ces derniers consacrent 25 % de leur revenu brut au logement.
  • Compétences et inclusion : Le comité de sélection, représenté notamment par Sylvie Coulombe, valorise la mixité des profils et recrute activement des membres capables de prendre en charge des mandats clés (notamment en finances et comptabilité), assurant une gestion autonome et pérenne.

3. Culture démocratique : créer le lien avant le résultat

Être « individuellement locataire, mais collectivement gestionnaire » requiert une discipline relationnelle soutenue :

  • Mobilisation exemplaire : Pour ses 40 membres (un vote par adresse), le quorum en assemblée générale atteint régulièrement 75 % à 80 %, bien au-delà du seuil statutaire habituel de 50 % + 1.
  • Communication non-violente (CNV) : Près de 25 membres sur 40 ont suivi une formation en CNV afin de prévenir les tensions et d’ancrer le principe d’éducation populaire : créer le lien avant de viser le résultat.
  • Responsabilisation concrète : Chaque membre s’engage à réaliser quatre blocs de corvées d’entretien par semestre selon une grille précise, représentant un total de 160 ménages collectifs répartis sur six mois.

Ce que nous enseigne Le Trapèze pour COHABITAT.CC

L’expérience du Trapèze démontre que le développement de cohabitats pérennes en sol québécois ne dépend pas seulement de la brique et du mortier, mais d’une combinaison d’habiletés :

  1. La ténacité institutionnelle : Composer avec les contraintes normatives des programmes publics tout en défendant la vocation communautaire du projet et la préservation d’espaces collectifs indispensables.
  2. L’alliance stratégique : Réussir l’insertion au sein de montages d’envergure associant l’économie sociale (Bâtir son quartier), le promoteur privé et la transition écologique internationale (C40).
  3. L’outillage humain : Investir dans la formation relationnelle (CNV), la sélection rigoureuse des compétences et la prise en charge collective pour garantir la longévité de la gouvernance démocratique.